Digitalisation : la quête du rien, le nouvel absolu

Thibault Lieurade : Bonjour Michel Mondet, vous êtes président d’Akeance Consulting et vous occupez cette fonction depuis maintenant un certain temps, ce qui vous a permis d’assister à l’arrivée des devices (tablettes et smartphones) dans l’entreprise, mais aussi dans l’ensemble de la société. Selon vous qu’est-ce qui a fondamentalement changé ?

Michel Mondet : Beaucoup de choses, qui peuvent se résumer en deux changements majeurs. Le premier changement, malgré tout ce qui est dit, repose sur le fait que ces devices ont, quelque-part, tué l’espace-temps. En effet, comme l’information est disponible partout et à tout-heure, le besoin d’apprendre et de retenir ne se fait plus ressentir. En tuant l’espace-temps, ces outils freinent considérablement l’apprentissage. Par exemple, on voit bien que dans les conversations d’aujourd’hui on dépense beaucoup d’énergie à trouver une information ou une data, plutôt que de discuter autour de cette information.

Thibault Lieurade : Donc premier changement, l’homme est freiné dans son apprentissage, et donc dans son grandissement personnel ?
Michel Mondet : Certainement, je le vis tous les jours au cabinet avec les plus jeunes.

Thibault Lieurade  : Et le deuxième changement ?

Michel Mondet : Le deuxième changement est beaucoup plus trivial. Les devices, et plus généralement la digitalisation, ont tendance à réduire les tâches à faire. Mais nous sommes confronté à un constat compliqué : à trop réduire les tâches à faire, on finit par mordre sur les relations humaines ou interpersonnelles. J’ai été beaucoup marqué par ces bars ultra-digitaux où, via une commande digitalisée, votre bière est servie automatiquement ou votre thé est infusé par une machine. Tout est électronique, mais il n’y a plus de services. Vous allez chercher vous-même votre commande ce qui fait disparaître les interactions humaines de bases comme la politesse. Il suffit de taper son numéro de table sur un écran pour régler son addition !

Thibault Lieurade  : On voit bien où vous voulez en venir, mais est-ce si grave que ça ?

Michel Mondet : C’est dangereux, car à un moment donné, on peut déshumaniser les relations. Je suis d’une génération où dans les bars, les gens riaient ou s’engueulaient sur la politique, les amours… Aujourd’hui, ces bars digitaux ne sont pas si drôles que ça. On observe des individus isolés derrière leurs ordinateurs en train d’écouter leur musique. C’est peut-être très bien, mais ce n’est pas très drôle. Le risque c’est la déshumanisation.

Thibault Lieurade : Ce genre de réflexions ne risque-t-il pas de faire tomber le débat dans « c’était mieux avant » ? Finalement, ces outils digitaux permettent aussi de s’épargner des tâches pénibles. Dans l’exemple du bar digital, le service est tout de même moins pénible.

Michel Mondet : Oui, absolument, il y a un intérêt à supprimer les tâches pénibles et vous avez raison sur ce point. Il ne faut pas nier l’intérêt que représentent ces évolutions technologiques. Le souci c’est qu’au siècle dernier, beaucoup d’énergie a été dépensée pour réduire le temps de travail, probablement à juste titre, pour faire plus de sport, se cultiver, se rencontrer, etc… Mais aujourd’hui, la difficulté réside dans le fait que nous nous orientons vers plus de rien. Supprimer les tâches, les services, sans les remplacer par quelque chose d’autre nous expose au risque de tomber dans une logique où il n’y a ni besoin de savoir, ni besoin de faire. Nous sommes actuellement sur un vecteur qui nous mène vers le rien comme absolu.

Thibault Lieurade : Mais alors que faut-il faire ? Comment ré-humaniser les relations, le commerce ou l’entreprise ?

Michel Mondet : Il y a des choses à faire ! On ne peut pas inverser le cours du temps, la technologie a pris son envol depuis longtemps. Mais l’entreprise a un grand rôle à jouer. En effet, il s’agit d’un lieu où il n’est pas possible de ne pas savoir et de ne pas faire, notamment car le travail est de plus en plus collaboratif, participatif. Chaque individu, chaque collaborateur a des choses à faire et donc des comptes à rendre. Il est amené à respecter son collègue et les autres collaborateurs car eux aussi ont des choses à faire et des comptes à rendre. Cette diversité de travaux qu’il y a au sein de l’entreprise, par les différents métiers, les différentes origines de chacun, les différentes actions que l’on a à mener sur un projet font qu’on est obligé de ne pas se contenter de ne rien faire et de ne rien savoir. L’entreprise a un très grand rôle à jouer sur la façon dont le vide créé par la disparition des tâches pénibles sera remplacé par du quelque chose qui sera moins pénible.

Thibault Lieurade : Voilà un message que vous faites passer aux jeunes générations. Merci Michel Mondet.

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